The Book of Waves par Erica Buettner

Erica Buettner © Lois Gray
Erica Buettner © Lois Gray

La vie d’Erica Buettner est loin d’être un long fleuve tranquille. En 2011, cette Américaine (originaire du Connecticut),  qui a alors 26 ans, se fait remarquer à Paris auprès d’un producteur indépendant français Pierre Faa avec lequel elle publie un premier album « True Love and Water »  (label Peppermoon Music / Believe) avec lequel elle marque les esprits. Cet album lui vaut plusieurs critiques élogieuses, en France notamment (La Blogothèque, Les Inrocks, France Inter) et lui permet de jouer dans plusieurs pays européens (la France, la Belgique, le Portugal, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et l’Italie) mais aussi dans son Amérique natale. 

Erica Buettner voyage guitare sur le dos  puis finit par poser ses valises au Portugal qui devient son pays d’adoption, à l’image de cette citation de Goethe (issue de de son « Voyage en Italie ») qu’elle fait sienne :

« (…) Je suis un exilé volontaire, un vagabond de conception, imprudent dans un but, partout un étranger et partout à la maison, laissant ma vie suivre son cours , plutôt que d’essayer de le guider, puisque, de toute façon, je ne sais pas où cela me mènera».

Elle poursuit tranquillement sa carrière musicale faite de collaborations locales et écrit des chansons pour son prochain album avant qu’un évènement inattendu bouleverse sa vie personnelle en 2016. Un cancer du sein est diagnostiqué. Elle décide de se rapprocher de sa famille à New-York et met sa vie musicale entre parenthèses pour lutter avec acharnement contre cette maladie agressive. Désormais guérie, 5 ans après son premier album, Erica Buetner qui revient de loin, décide de reprendre le fil musical de son histoire là où elle l’avait laissé pour publier un nouvel album « The Book of Waves »  à paraître le 20 septembre.

Ce second album a lui aussi beaucoup voyagé : Erica Buettner a écrit les chansons en grande partie à Lisbonne où elle vivait avant sa maladie, elle a enregistré l’album à Paris (celui de ses débuts) dans un home studio avec le producteur Pierre Faa, à Montmartre, les chansons ont été mixées par James Hart à Hudson Valley, à New York, et masterisées par Chicky Reeves aux Sublime Studios à Londres. Elle s’est aussi entourée de nombreux musiciens et amis entre Paris, Lisbonne, et la côte Est américaine :  Helena Espvall (violoncelle), Frankie Chavez (guitare électrique). Jean Gillet (percussions et basse), Vincent Mougel (basse), Lo Brifo (basse), Dennis Shafer (clarinette et sax ténor), James Hart (percussions à la main) et un duo avec le guitariste de jazz français Paul Abirached.

Elle y décline une identité musicale Folk puisant ses influences musicales personnelles dans la veine d’auteurs-compositeurs reconnus comme Joan Baez, ou le regretté Leonard Cohen comme dans les standards de la musique folklorique américaine. Si on est happé par sa voix magnifique et son timbre mélodieux, Erica Buettner est également multi instrumentiste et joue des instruments aussi différents que la guitare, la flûte, le banjo, et plus étonnemment du kantele, un instrument traditionnel finnois à 5 cordes pincées.

The book of waves © Martin O'Neill

Le second album de Erica Buettner, The Book of Waves, est un album dont la palette de couleurs embrasse les nuances de folk, de psycho-pop et de refrains accrocheurs, unies par la force constante de Buettner en tant que maîtresse de mots.  Son écriture soignée, son jeu de picking et sa voix apaisante s’y posent dans des climats sonores plus riches, d’une douceur hypnotique.  Erica Buettner donne vie à ces 11 titres d’avant la maladie, sans rien perdre de sa singularité, et avoir survécu  pour raconter son histoire, est une manière de célébrer ces chansons. Les arrangements de Pierre Faa, membre de Peppermoon et désormais artiste solo, qui a mis en son l’album, rajoute sa patte par petites touches de claviers et les textures électroniques.

«The Book Of Waves» traite souvent de notre participation, active ou passive, dans une société exploitante. Mais je ne veux pas être didactique à ce sujet. Je veux juste m’appuyer honnêtement sur cet espace vulnérable et l’habiter au fil de 11 pistes de contes et de réflexions.

Son album est comme le flux et le reflux de l’eau et porte bien son nom : à la fois, calme et fluide, ou plus fluctuant, libre et profond comme l’océan. Les ombres de Joni Mitchell et de Leonard Cohen affleure dans ce second album enveloppant, encensant l’amour et ses déceptions, mais au final véritablement sincère. L’album oscille entre 50 nuances de Folk chaleureuses et troublantes. Erica Buettner  créé une intimité chaleureuse tout en restant à une distance qui préserve le mystère ; l’auditeur peut se sentir tout près d’elle voire même au-dessus tant sa musique construit un espace  naturel de connexion invisible et de cohésion musicale. Il est difficile de résister à ce timbre beau, subtile et diaphane.

Comme il est aussi difficile de résumer cet album. Derrière cette voix délicate, des arrangements subtils, il y a aussi des histoires intimes qu’Erica Buettner raconte, qu’elle soit ou non liés à sa maladie, des voyages intérieurs où son amour pour le Portugal transparaît,  des histoires d’amour compliquées ou la futilité des sentiments n’a plus sa place ou des situations cocasses, des moments où elle se laisse glisser quand la vie ne tient plus qu’à un fil. Après le dernier album « True Love and Water », musicalement dépouillé, cet album-ci revient aux sources, aux basiques guitare, basse, claviers, batterie, agrémentés de cordes, de flûte, ou même du son plus original  le Kantele (instrument à cordes traditionnel finlandais).

De même pour les univers musicaux traversés de part en part qui font la part belle aux sonorités psychédéliques des années 70, aux effluves Folk d’une sobriété bienvenue de la même époque, et parfois de la musique pop légère. Les compositions donnent corps à une ambiance instrumentale en apesanteur, loin des considérations terrestres et d’une réalité quotidienne anxiogène. Chacun y trouvera son compte. La voix magnifique et apaisante d’Erica Buettner survole les chansons, comme si elle regardait de loin ces instants imaginés où la subjectivité prend le dessus.

L’album s’ouvre sur « Rome », un titre dans lequel la voix d’Erica Buettner se balade, sur une mélodie pop au rythme assoupli. Un refrain entêtant sur une histoire personnelle où elle se perd et son besoin vital de se retrouver, de retourner à la maison. Un peu sur le même mode où elle utilise sa voix de tête comme un gimmick vocal et met les guitares en avant, la chanson « Spiralling » est un morceau aérien qui explore le côté pop version Beatles & Lennon,  tout en introspection. La batterie se fait plus omniprésente, tandis que les violons et les claviers enrobent la composition d’un esprit Lucy with Diamonds.

Avec le titre « Wolf Among Wolves », toujours dans la même veine pop, elle redescend d’une tonalité, mais cette fois-ci,  la partie de guitare électrique souligne le côté wild, sauvage de la chanson qu’on a du mal à s’imaginer. Erica Buettner voudrait faire croire qu’elle pourrait être cette louve parmi les loups. La douceur de sa voix  n’y parvient pas, même si la tonalité pop-rock du duo guitare-batterie est assez convaincante. Tout à l’opposé, le titre « Feat of Bravery » calme le jeu, avec une ambiance vocale qui joue l’ apaisement. C’est une chanson un peu bizarre (avec des chorus ensorcelants au début) qui parle d’une personne qui est timide et pour lequel elle voudrait qu’il fasse preuve de courage.

J’apprécie le jeu de picking qui surfe sur des sonorités presque andalouses ainsi que cette voix, cet espace instrumental du plus bel effet. Enfin, Erica Buettner s’essaie sur le titre « Delusion Disillusionment » à un genre countrysant, qui dénote parmi les autres chansons de l’album. Avec un a capella en ouverture, cette petite chansonnette sans prétention parle du sentiment contradictoire d’ avoir des illusions et que les perdre est du pareil au même quelque soit du côté où on se trouve. Ce petit intermède musical guitare – voix sans prétention n’est que l’arbre qui cache la forêt.

Une forêt de chansons psychédéliques à foison. « Real boys » est le titre-phare de cette conversion sonore dont l’album est truffé. Derrière un vernis de voix pop, les guitares y sont entêtantes et ensorcelantes, tout comme les claviers de Pierre Faa et cette batterie qui nous emporte. A la fin du titre, la voix d’Erica se mélange dans une fusion de guitares électriques, de rythmes effrénés pour un voyage sonore trippant. On monte de plusieurs degrés avec la chanson « Cosmic ». Cette chanson parle d’une rencontre un peu irréelle avec un jeune homme venu de nulle part qui subjugue la chanteuse par son jeu au piano, et qui l’emmène pour lui trouver un toit. Cette atmosphère irréelle vire au cosmique psychédélique pour cette rencontre hors de la réalité. L’autoharpe, les claviers jouent à fond la carte des années 70, avec cette flûte qui rend ce titre très aérien. Jusqu’à présent, Erica Buettner nous gratifie d’histoires plus ou moins réelles, de sentiments plus ou moins subjectifs, mais par une seule de ces chansons elle met le doigt là où cela fait très mal.

Le début de la chanson fait penser à celle de Gainsbourg, Bonnie and Clyde. Avec « Charlatans », Erica Buettner exprime un réquisitoire cinglant contre les médecins qu’elle assimile à des charlatans, avec leurs paroles mortifères, et dénonce le discours de ces beaux parleurs. Elle fait part de sa méfiance, de ses peurs, de la distance qu’elle voudrait mettre entre elle et ces manipulateurs toxiques qui l’empoisonnent. Difficile de ne pas penser à sa très longue maladie, où elle a du se sentir impuissante face à leurs pouvoirs. Sa voix se fait plus claire, plus posée et avec un peu de reverb et la présence de sons bizarres, Erica Buettner nous fait ressentir l’incongruité de la situation. La violence du propos s’entend à la toute fin de la chanson, la seule fois où la voix d’Erica s’emporte.

Ce sentiment d’abandon est encore plus exacerbé dans la chanson « Chaos reigns ». Ce titre est un peu particulier, elle y parle de sa maladie, d’entropie , qui est une façon de décrire son trouble comme si elle était un arbre où tout se délitait, s’étirait sans savoir où elle va, où elle ne s’appartient plus.  Elle se sent comme au bord du précipice de la folie, elle s’éloigne de la force de la guerrière qu’elle a été pour entrer dans le chaos (d’ou le titre de la chanson). D’où cette langueur, cette lenteur, qui la détache de tout avec le  violon coté éthéré lointain, même ce qui fait mal est englué dans une voix doucereuse, exprimant son renoncement. Cette chanson est certainement la plus émouvante de l’album.

Je voulais que cette chanson commence par une ambiance folklorique plus minimale, puis s’ouvre sur quelque chose de plus plein, inspiré par un son de la fin des années 60 et les superbes couches de l’arrangement de Pierre Faa.

Je garde le meilleur pour la fin. Erica Buettner est également une amoureuse. De cet amour inconditionnel qu’elle porte à deux villes portugaises qu’elle affectionne, Porto et Lisbonne. Comme une sorte de voyage initiatique à travers ces villes emblématiques du Portugal où elle a trouvé la sérénité qu’elle nous fait partager. Le titre « Train to Porto », revient aux sources, avec une guitare-voix pour ce titre folk.  On se laisse emporter dans un espace étheré, on est dans le wagon à destination de cette ville attachante. La guitare, couplées  avec les cordes et la flûte appuient un coté mélancolique, qui apportent un supplément d’âme à cette chanson.

Sea Green Eyes cover
Sea Green Eyes © Martin O’Neill

Tout comme la chanson « Sea Green Eyes » qui est une de mes favorites de l’album. Après ces orages musicaux, viennent les jours d’été. J’adore l’omniprésence des  claviers qui accentuent les sonorités comme des mouvements à la fois aériens et marins. Comme un kaléidoscope musical. On plonge avec délicatesse grâce aux ondes sensuelles des guitares et des violons. Les voix doublées sont presque irréelles et font pensées à une sirène.

«Sea Green Eyes» résume l’ambiance de la vie à Lisbonne, un sentiment de mélancolie des journées ensoleillées, un sentiment d’appréhension quand on est entouré de beauté… C’est aussi le sentiment que les choses tournent mal, mais lentement et d’une manière qui difficile à comprendre ou à arrêter.

Comme dans le type de relation qui est séduisante, mais finalement peu satisfaisante et potentiellement même très nuisible. J’aime jouer avec les nuances et les doubles sens, donc cela peut être interprété comme une chanson avec un thème écologique, où le «nous» n’est pas deux personnes, mais plutôt nous en tant qu’espèce.

« The Book of Waves » est un album éclectique réussi où les claviers, la guitare, les cordes, la flûte, une instrumentation conséquente se mélangent avec grâce, où la voix d’Erica est aussi hypnotique que ses paroles. Elle a cette capacité unique en tant qu’auteur-compositeur à lancer des sorts musicaux à ses futurs auditeurs pour qu’il ne se détache plus de ses compositions. Même si Erica Buettner ne cherche pas à séduire les coeurs, elle nous prend par les sentiments dans un album d’une subtile respiration, qui veut marquer les esprits parmi la proposition pléthorique des nouvelles chanteuses folks. On vient avec joie se lover dans l’univers de l’Américaine. En tout cas, le temps file sans qu’on ne s’en aperçoive à l’écoute de l’album, on plane avec elle dans cette atmosphère musicale qui lui est propre comme un parfum d’encens à la fois délicat et entêtant. A découvrir sans tarder !

En téléchargement sur Bandcamp et Soundcloud :

Plus d’infos : Site officiel –  Facebook –  Twitter

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.