Mathieu Pernot, l’exposition photos « La Santé » au 104

Matthieu PernotNé en 1970, Mathieu Pernot est diplômé en 1996 de l’École nationale de la photographie d’Arles. Travaillant par séries, dans une démarche proche de la photographie documentaire, il s’attache à montrer des sujets situés aux périphéries de nos sociétés : populations tsiganes (Les Gorgan, 1995-2015) ou migrantes (Les Migrants, 2009), environnement carcéral (Les Hurleurs, 2001-2004) ou psychiatrique (L’Asile des photographies, 2010-2013), ou à reconsidérer des sujets comme l’utopie sociale des grands ensembles urbains (Le Meilleur des monde, 2006). Son travail a été récompensé par le prix Nadar en 2013 et le prix Niepce en 2014 l’année de son exposition la traversée montrée au jeu de Paume.

Site Web : http://www.mathieupernot.com/

 

En 2015, la prison de la Santé a été démolie. En avril de la même année alors que les derniers détenus venaient d’être transférés vers d’autres établissements pénitentiaires, juste avant que le chantier ne commence, Mathieu Pernot s’est rendu à plusieurs reprises à la maison de la Santé. Il y a photographié l’ensemble du batîment et parcouru l’intégralité des cellules pour y inventorier les graffitis inscrits sur les murs et prélèver les images qui y étaient encore accrochées. Il a ensuite photographié et documenté les différentes étapes de la disparition du lieu. A l’automne 2015, le chantier commençait et la démolition de la prison devenait effective. Sur les ruines du batîment du XIX siècle, un nouvel établissement pénitentiaire a été construit. Il ouvrira ses portes à l’automne 2018.

Du 13 octobre jusqu’au 6 janvier 2019, l’exposition des photos de Mathieu Pernot
« La Santé » se tiendra au Studio 104 à Paris (à côté de la Halle d’Aubervilliers)

L’exposition restitue des fragments de textes, d’images et d’histoires de ceux qui se trouvèrent à l’intérieur de ces murs. Elle établit un état du monde vu de la prison et restitue de l’intérieur un récit de la détention.

En ce beau Samedi ensoleillé d’Octobre, je me rends au vernissage de l’exposition « La Santé » au 104. Je ne connais pas le travail de Mathieu Pernot. Mais les images figurant sur son site Internet ainsi que l’annonce de l’exposition m’intriguait fortement car c’est plutôt rare et pas anodin du tout d’évoquer le milieu carcéral sans ses occupants. Il y a fort longtemps j’ai eu une correspondance épistolaire de quelques semaines avec un jeune détenu à Fleury-Merogis. J’en ai conservé un souvenir à la fois extraordinaire et difficile. Extraordinaire car j’avais la sensation de pouvoir aider mon prochain en lui donnant la possibilité pendant quelques minutes de lui apporter ce qui lui manquait, le monde extérieur. Difficile aussi car on ne s’imagine pas les conditions de détention, ce que la privation de liberté induit sur l’être humain. Je me suis posée énormément de questions à cette période là, avant de comprendre qu’à mon humble niveau je ne pouvais pas lui apporter ce qu’il désirait le plus, la liberté. Ce souvenir afflue quand j’approche enfin du lieu de l’exposition.

Dans la salle C, les photographies de l’ex-prison de la Santé ont été réalisées au moment de la démolition en 2015 : les batîments éventrés laissent apparaître les coursives et les espaces de détention. L’intérieur invisible et impossible à voir pour le monde extérieur, s’offre aux regards de tous dans les derniers moments d’existence de ces batîments.

Le contraste est saisissant, avec d’un coté, la joie, la vie, les cris des visiteurs, des danseurs, des enfants et cette atmosphère joyeuse et colorée dans l’enceinte du 104. De l’autre, une fois le pas franchit dans une des trois salles de l’exposition, on est face aux photos de Mathieu Pernot, brutes, minimalistes et crues dans la description de cet univers carcéral. C’est la force de ces images : chacun se projette dans ce qu’il voit, y mets son ressenti et s’imagine devant ces gravats, ces murs dénudés, ses barbelés, l’amoncellement de terre et de grillages de fauves ce qu’ont pu vivre les détenus. Je suis interpellée par certains détails : l’étroitesse des espaces, les murs noirs de crasse, les fenêtres exigües qui ne laisseraient pas passer une tête et au détour d’une photo, le collage d’une moto sur le mur de l’enceinte qui apparaît incongru dans tout cet amas de terre, de fer, de lits et de matelas. Au milieu de la salle trône comme une espèce de lumière apportée par des peintures sur bois.

Elles ont été réalisées dans le cadre d’un atelier d’art plastiques pour les détenus. La plupart sont rafistolées : elles étaient collées sur un mur et cassées au moment du chantier. Matthieu Pernot les a repérées en agrafant les morceaux cassés et les as sauvées d’une certaine manière. La plupart représente une copie des grands tableaux de l’histoire de l’art, la calligraphie arable et l’iconographie chrétienne.

Exposition La Santé (c) Astrid Souvray
Exposition La Santé (c) Astrid Souvray

C’est assez surprenant de constater que l’imagerie religieuse soit autant omniprésente. Doit-on y voir un sorte de volonté de rédemption pour les actes commis ? Le souhait de s’élever au-dessus des contingences carcérales ? ou bien cette représentation mystique est-elle simplement une admiration pour les grands tableaux de l’histoire de l’art ? Quand on sort de la salle, sur un mur blanc extérieur on peut lire le recueil de textes prélevés sur les murs des cellules.

Mathieu Pernot n’a pas modifié l’orthographe, ni la syntaxe des phrases, des mots tels qu’ils ont été retranscrits. Une manière de faire sortir de la prison la violence, la tristesse et l’espoir d’individus privés de liberté. « Au revoir la santé, les fous s’en vont d’ici » met le doigt sur cet enfermement, au même titre que des phrases plus crues, ou des traits d’humour qui dénotent avec le désespoir de certains mots. La réalité est palpable là où les photos permettent un recul moins abrupt. Si les photos de la première salle préparait un peu le terrain, on entre de plain pied dans l’univers carcéral réel de la salle A où des photos de l’intérieur de la Santé y sont représentées.

Constituée de deux batîments, la maison de la Santé est construite selon deux systèmes d’enfermement différents. Le quartier bas de plan panoptique (définition du Larousse : Batîment dont, d’un pont d’observation interne, on peut embrasser du regard tout l’intérieur), qui adopte le régime pennsylvanien privilégiant l’isolement des détenus. Le quartier haut, en forme de trapèze pratique un régime auburnien, créé pour faire travailler les détenus en groupe. L’établissement était constitué de plus de 1.000 cellules distribuées autour de 13 coursives construites sur 4 niveaux.

Ces coursives sont de longues enfilades sans fin avec de multiples portes verrouillées, des barrières en fer, des salissures, de la poussière, des filets de sécurité, des espaces où tout peut être visible et où il ne peut y avoir aucune intimité.  La profondeur de champ est saisissante. Et bien plus encore quand on pénètre dans une pièce où défile les images vidéo d’un film réalisé par Mathieu Pernot. Il parcourt l’ensemble des batîments de la prison dans un silence mortifère où seuls ses pas résonnent. On imagine à quel point chaque bruit était perceptible par tous détenus comme surveillants, et devait porter sur le système …  Il nous invite à découvrir le lieu peu de temps après le départ des détenus. En regardant, je devine et ressens encore leur présence, ce manque de liberté flagrant, cet enfermement à la limite du supportable.

La vidéo montre également le prélèvement des documents laissés sur les murs des cellules qui constitue une forme de Modus Operandi de l’ensemble du travail réalisé. Elles proviennent pour la plupart d’entre elles de magazines découpés et met en forme des récits multiples et le portraits des détenus.

Quel pied de nez et quelle ironie de finir le film avec cet article dégrafé où il est marqué « Nul n’est censé ignorer la loi ». On sort de ce film assez secoué, rempli d’interrogations et personnellement me revient à l’esprit la phrase de Louis Aragon mis en musique par Léo Férré « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? ». Il semblerait en tout cas que leurs histoires les poursuivent ….

Epilogue

Au sortir de l’exposition Mathieu Pernot présent sur place répond volontiers aux personnes qui l’interrogent sur son exposition. Je lui demande quelle est sa motivation pour faire ce type d’exposition et comment cela s’est passé. Il m’explique qu’il a eu carte blanche de l’Administration Pénitentiaire pendant un délai très court (une dizaine de jours) pour collecter les documents, les images, les tableaux qui pouvaient être sauvés dans un état acceptable avant la démolition.

Il a pu ensuite photographier pendant et après la démolition. Tout a été intégralement rasé à l’exception d’un petite tour (dont l’intérieur a été refait) qui a été conservée. La nouvelle prison de la Santé a été reconstruite sur le terrain des anciens bâtiments. Le milieu carcéral est un milieu qu’il connaît par des amis, et en collectant ces éléments, il souhaitait conserver comme un archéologue le témoignage de cet établissement disparu, une partie de l’histoire carcérale méconnue de cet établissement dont tout le monde a entendu parler sans vraiment le connaître.

Mentions en italique : source 104.fr

Crédit photos : Mathieu Pernot, sauf indication contraire.

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